jeudi 16 décembre 2010

Ceux qu'on lit


A de rares exceptions, les critiques littéraires actuels ne citent pas ou alors très chichement les nouveautés dont ils assurent la recension. Est-ce parce qu'ils ont généralement un livre à sortir sous le coude - le leur - que j'ai l'impression qu'ils utilisent le prétexte de l'écriture d'un(e) autre pour ne parler que d'eux ?
Je préfère suivre l'exemple du fin lecteur qu'est Pol Vandromme qui reproduit avec gourmandise dans son Journal de lectures des extraits des textes qu'il aime. Le vieux maître sait que le futur d'un nouveau livre dépend de la qualité des premières lignes, celles qui le feront exister plus d'un quart d'heure dans le tête du lecteur.

On devrait laisser les lieux du passé vivre dans nos imaginations. Se dire qu'ils n'existent plus. Ne jamais revenir, ne jamais revoir, ne pas essayer de comprendre. Quand la nostalgie est comblée par la réalité, c'est toujours au rabais. Il y a quelques heures encore, la maison de ma jeunesse avait des airs coloniaux. Dans le train qui m'emmenait, j'avais huit ans. J'escaladais les arbres pour faire comme les autres enfants. Ecrasé par la façade blanche, je me perdais dedans. Je me souvenais d'une grande porte, de la terrasse. D'un jardin où je pouvais courir. De place entre nous et les voisins. De murs hauts. Et mon imagination puérile a été broyée. Je l'ai revue. C'était juste une bicoque de merde. Ce n'était rien. Et j'ai senti tout s'effondrer autour de moi, comme ces immeubles qu'on fait sauter à la dynamite en une seule détonation et qui ne sont plus qu'un tas de briques. Je viens de voir que je suis prisonnier de choses en moi. Il paraît que vous pouvez m'en délivrer.

J'ai entendu un écho de La harpe d'herbe de Truman Capote, un autre livre court sur la perte irrémédiable, dans les premières lignes de Liberace la confession fictive imaginée par Amanda Sthers. La romancière a eu l'heureuse envie de faire parler ce pianiste américain hors catégorie, celui dont les costumes de scène inouïs firent passer Elton John pour un amateur contrarié et Elvis pour un suiviste peu inspiré*, en l'allongeant sur le divan d'un adepte du barbichu viennois. En cinq séances-chapitres, elle reconstruit dans un monologue forcément fragmenté le récit vrai/faux - quelle importance, c'est une fiction - de la vie à miroirs et à tiroirs de celui qui voulut absolument être le pont mirobolant entre Franz Lizst et Jerry Lee Lewis... Et qui y parvint, malgré le mépris des critiques classiques et grâce à l'amour déraisonnable des centaines de milliers de dames aux cheveux bleutés (ou orangés) qui formaient les bataillons de ses indéfectibles supporters. En moins de deux décennies, le fou se fit folle du clavier et obtint tout ce qu'un succès populaire immense permettait de s'offrir dans la société américaine des trente glorieuses, tout sauf le bonheur, car l'écrivain nous rappelle que la réalité la plus riche ne satisfait jamais, ou alors si mal, la nostalgie de l'enfance, surtout quand ses petits et grands bonheurs ont été en partie rêvés.

Si Liberace était très connu outre-Atlantique où il animait un show télé retransmis par des chaînes nationales et dans une moindre mesure en Grande-Bretagne, sur le vieux continent ces fans ne furent jamais légions. Trop cinglé ? Riche à millions - près d'une centaine selon certaines sources -, Wladziu Valentino Liberace est mort du sida en 1987 après avoir connu tous les plaisirs terrestres derrière sa public image façonnée et entretenue par des services de presse chargés de dire et de montrer partout qu'il n'était pas gay, alors que ses préférences sexuelles étaient un secret de polichinelle dans tout le show business des deux côtés de l'Atlantique.
Je l'ai découvert adolescent un peu par hasard en fouillant la discothèque de la sœur de ma grand-mère maternelle qui réservait sa passion au cercle familial le plus restreint, comme si cette ancienne tenancière de bistrot qui en avait pourtant vu d'autres avait honte de son amour pour cet Américain bizarre. Il faut dire qu'afficher son goût pour un énergumène comme Liberace à Calvingrad dans les années 70 aurait été mal vu. Sans cette grande-tante que la virtuosité un peu racoleuse de Liberace faisait se pâmer sous sa chevelure teinte en roux, je n'aurais sans doute jamais entendu parler de ce personnage hors série assez populaire auprès des mamies anglaises et aussi de quelques ladies dévastées pour être invité, consécration médiatique suprême, par les producteurs du Muppet Show. J'ai encore le souvenir de cette émission.
Aussi quand j'ai appris la publication de Liberace, j'ai été tout de même un peu surpris. Qu'est-ce qui avait bien pu inciter Amanda Sthers au début du XXIe siècle à choisir ce personnage quasi inconnu en France comme sujet d'un roman biographique ? Bien sûr, il y a sa carrière. C'est celle de tous les superlatifs, un concentré fantastique de trente années de folies derrière une vie en trompe-l'œil dont on se demande si elle trompait encore quelqu'un. Et puis Liberace est une figure forte, une figure d'avant le nivellement moral et esthétique actuel dont la vie aussi merveilleuse que douloureuse est un matériau trop rare ces temps pour qu'une romancière sensible la laissât passer sans tenter d'en faire quelque chose. La perte et la nostalgie, on y revient encore... En refermant Liberace, j'ai ressenti une petite frustration car je restais un peu sur ma faim. Un tel personnage n'aurait-il pas mérité quelques séances de plus chez son réducteur de têtes ? Quand j'ai parlé de ce bémol à ma compagne, elle m'a fait justement remarquer que ce sentiment de manque était in fine une autre qualité du livre d'Amanda.

- Amanda Sthers, Liberace, Plon 2010.

* Elle fait dire à son Liberace "Elvis ? Je lui ai tout montré !"

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